A la question « Combien de temps puis-je conserver mon lait maternel ? », il existe tout un panel de réponses en fonction des organismes qui les donnent. Des chiffres tellement différents qu’on ne sait plus qui croire ni quoi faire. A tel point que cela perturbe les nouveaux parents dans les pratiques du quotidien. Essayons ensemble d’expliquer d’où viennent ces différences pour que vous puissiez y voir clair et évaluer votre réponse à vous.
De nombreux facteurs
Les facteurs qui entrent en ligne de compte pour estimer la durée de conservation sont très nombreux, et qui plus est, pas toujours mesurables voire tout à fait aléatoires. Par exemple :
-L’état de santé du bébé : il faut être d’autant plus prudent que le bébé est faible, prématuré ou immunodéprimé
-La propreté du récipient contenant le lait maternel : était-il stérile ou non avant utilisation ? (°)
-L’hygiène de la mère (seins, mains) : elle peut abriter sur sa peau des bactéries pathogènes en plus ou moins grand nombre. Un juste équilibre de la toilette est à trouver, il ne s’agit pas non plus de se frictionner à l’alcool plusieurs fois par jour ! On obtiendrait d’ailleurs l’effet inverse. Une toilette quotidienne au savon suffit.
-Lorsqu’on parle de conservation à température ambiante, il est clair qu’elle varie très nettement si c’est l’hiver ou la canicule, si on est en plein soleil ou dans une salle climatisée.
-L’état de fonctionnement du réfrigérateur ou du congélateur : si le thermostat fonctionne bien ou non.
–L’endroit où le flacon de lait maternel est placé dans le frigo. Par exemple, dans la porte la température est plus élevée que dans le fond du frigo. Elle varie également suivant les étages (normalement ces informations sont données sur la fiche technique du réfrigérateur).
-La façon d’utiliser l’appareil : s’il est ouvert régulièrement ou non, et combien de temps il l’est.
On comprend bien qu’il ne peut pas y avoir de solution absolue à cette question mais uniquement des informations et éléments de réponse.
Une durée maximale pour maîtriser un risque
Pourquoi faire attention à ne pas conserver trop longtemps le lait maternel ? Car c’est bien cette question qu’il faut se poser pour comprendre l’enjeu. Le risque, c’est la prolifération bactérienne. Les bactéries sont partout, et notamment sur notre peau. Certaines nous sont indispensables car elles prennent une part importante dans notre vie, par exemple pour notre digestion. Mais d’autres sont pathogènes : elles peuvent entraîner des maladies, et ce d’autant plus qu’elles sont nombreuses et que l’organisme est faible, comme peut l’être celui d’un bébé, qui n’a pas encore un système immunitaire mature.
Lorsqu’une femme tire son lait, des bactéries sont présentes dans le biberon de recueil. Le lait maternel est bourré d’agents protecteurs, comme les macrophages, qui vont éliminer une bonne partie des bactéries. Mais au fur et à mesure que le temps de conservation s'allonge, les macrophages seront de moins en moins actifs, et les bactéries risqueront de se multiplier de nouveau. Si ce sont des bactéries pathogènes, il y a un risque pour le bébé.
Il y a deux choses à savoir pour bien comprendre :
–plus la température est élevée, tout en restant inférieure bien sûr à la température qui tue les bactéries, plus ces micro-organismes vont se multiplier. Voilà pourquoi la durée de conservation du lait maternel est plus courte à 20°C qu’à 4°C.
-lorsque le lait est congelé, il ne se passe plus rien ou presque : les bactéries ne peuvent plus se multiplier. Par contre, ces tueurs de bactéries que sont les macrophages contenus dans le lait maternel, éclatent à la congélation. Une fois le lait décongelé, ces précieuses cellules ne pourront donc plus assurer leur rôle protecteur. Le lait maternel congelé et non consommé devra par conséquent être jeté juste après la tentative de donner le biberon.
Alors ? Concrètement ?
Comme vous l’avez sûrement compris maintenant, il est difficile vu le nombre de facteurs de présumer du temps exact à partir duquel votre lait pourrait commencer à subir une prolifération bactérienne. La théorie voudrait que l’on fasse des analyses en permanence, ce qui est bien sûr impossible. Les durées de conservation sont donc toujours indicatives.
Pour les organismes sanitaires, il faut bien communiquer des données à la population, ils ne peuvent pas échapper à cette mission qui est la leur. Mais ces même autorités sanitaires ont également un autre souci en tête : se protéger pour qu’il ne puisse pas être dit qu’un bébé est mort par leur faute. Ce biais va naturellement les pousser à être assez drastiques, et si l'on peut dire, conservateurs… Ainsi, pour l’AFSSAPS, la durée de garde à 4°C est donc de 48 heures. Cela permet que, même si du lait maternel recueilli dans des conditions douteuses, placé dans un frigo qui refroidit plutôt à 10°C qu’à 4°C, avec un grand frère qui se sert en soda toutes les demi-heures et laisse la porte ouverte jusqu’à ce qu'un adulte le remarque, eh bien le bébé ne soit pas intoxiqué. Si le biberon était resté plus de 48 heures dans ces conditions, il y a fort à parier que le lait aurait été impropre à la consommation.
Les associations de mamans, comme La Leche League, sont davantage dans l’observation de la réalité, voire dans le cas par cas. Elles sont là pour aider les mamans et ne sont pas dans la crainte d’une responsabilité pouvant être engagée. Elles vont donc, en responsabilisant les mères aux méthodes de conservation, donner des recommandations allant jusqu’à 8 jours à 4°C. Mais cela suppose un réel accompagnement et des explications comme celles fournies ci-dessus.
La vérité, c'est donc la vôtre, c'est celle qui colle à votre façon de vivre en conscience de ce que vous faites. En tant que professionnelle de santé, je me dois de présenter par défaut les recommandations officielles françaises en vigueur aujourd’hui qui prévalent en cas de doute. En tant que maman allaitante, j'avais établi lors de mes allaitements de façon empirique une durée de conservation à 4°C qui se trouvait être au milieu des deux recommandations cités ci-dessus.
J'espère que ces quelques explications vous permettront de vous sentir moins désarmée face aux différents discours…
(°) Attention, cette phrase n’a pas pour but de pousser à la stérilisation systématique avant chaque utilisation. Nous rappelons juste que la stérilité du contenant est un facteur parmi d’autres. Actuellement, les recommandations officielles sont de ne pas stériliser les biberons si le bébé est en bonne santé et né à terme, et elles sont tout à fait légitimes à notre avis.